Genève : ouverture du procès des ex-dirigeants de la clinique Corela
Ce lundi s'ouvre le procès des deux ex-dirigeants de Corela, l'établissement médical qui déclarait aptes au travail des malades afin de satisfaire les caisses maladie. Clinique Corela: de prime abord, la dénomination évoque les telenovelas, friandes d'intrigues amoureuses dans les établissements médicaux. La réalité est bien plus sombre. Ce nom recouvre l'un des plus grands scandales médico-financiers de Suisse, avec à la clé des centaines de vies brisées. Le procès des ex-dirigeants de cette structure, sise à Champel avant sa fermeture en 2018 par les autorités, s'ouvrira ce lundi. La clinique Corela avait une spécialité: 97% de son activité consistait à réaliser des expertises pour les assurances (notamment Allianz, Generali, Groupe Mutuel, La Mobilière, Swica, Zurich, la SUVA et l'Office genevois de l'assurance invalidité). Elles affectionnaient l'établissement: il allait la plupart du temps dans leur sens, leur évitant d'indemniser des patients fréquemment jugés en bonne forme, contre toute évidence. Et pour cause: les expertises étaient trafiquées, de façon à débouter les assurés malades ou accidentés de leurs prétentions. Le Ministère public reproche à l'ex-patron de Corela de s'être ainsi attiré les faveurs des caisses, qui lui confiaient des mandats par brassées, l'enrichissant d'autant. Le modus operandi décrit par le Parquet confine à l'incroyable: pour réaliser les expertises, la clinique faisait principalement appel à des médecins ayant étudié à l'étranger, c'est-à-dire ignorant tout du domaine des expertises et des assurances en Suisse. Ces praticiens, pour mener leurs entretiens, s'appuyaient sur un canevas ou premier projet contenant avis et instructions, réalisé à l'avance sur la base de pièces médicales de l'assuré par cinquante à septante employés de la clinique basés à Madagascar (ce que les médecins, les assurances, les assurés et les autorités ignoraient), d'où ils opéraient sous un faux nom. Le traitement informatique des données de la clinique était par ailleurs confié à des collaborateurs domiciliés en Biélorussie, là aussi à l'insu de tous. Les médecins experts devaient signer de façon séparée la dernière page de leurs expertises, la seule où figurait leur paraphe. Le directeur de la clinique Corela pouvait ainsi modifier leurs écrits à son gré, chargeant la barque lorsqu'elle n'était pas assez pleine, sans transmettre la version finale aux praticiens qui avaient vu le patient. Lui-même ne les examinait jamais, pas plus que la «medical manager adjointe». Sur le banc des accusés s'asseyent ce lundi l'ex-directeur, un médecin psychiatre français ayant ouvert en 2003 la clinique qu'il a cornaquée jusqu'à sa dissolution; et la «medical manager adjointe», une femme sans aucune formation médicale, à la manœuvre de 2010 à 2018, qui travaillait sous une fausse identité depuis son domicile de Thurgovie. Tous deux sont prévenus de faux dans les titres (pour avoir modifié des expertises réalisées par d'autres) et de violation du secret de fonction (pour avoir transmis à Madagascar et en Biélorussie des données couvertes par le secret médical). Les charges d'escroquerie et de corruption, initialement retenues, ont été abandonnées au fil d'une instruction qui a traîné en longueur (elle s'est étirée sur dix ans et a vu se succéder trois procureurs) après avoir démarré poussivement: les premières perquisitions de la clinique Corela et du domicile de son directeur ne sont intervenues qu'en juillet 2020. Trop tard: le psychiatre a alors détruit les archives de l'établissement, entreposées sous format papier dans la cave de l'immeuble de Champel où il résidait.